Par Ghislain de Marsily, Professeur à l’université Paris VI, Acad. des Sciences, Acad. des Technologies et Acad. d’Agriculture de France
Dès aujourd’hui, la ressource en eau est très inégalement répartie sur terre, avec la zone polaire et fraîche, où il ne pleut pas beaucoup, puis la zone tempérée (où nous sommes), où il pleut relativement bien, puis la ceinture désertique (latitudes méditerranéennes, Afrique du Nord puis Sahara) où il pleut de moins en moins, jusqu’à la quasi-absence de précipitations, pour retrouver enfin la zone tropicale et équatoriale, où il pleut environ deux fois plus qu’ici. Le même type de climat se retrouve, en symétrique, dans l’hémisphère Sud, et sur tous les continents. En simplifiant, 7% de l’humanité vit dans la zone polaire et fraîche, avec 24% des ressources en eau, 23% dans la zone tempérée, avec 15% des ressources, 22% dans la zone aride, avec 2% des ressources, et 48% dans la zone tropicale, avec 59% des ressources. C’est bien sûr dans la zone aride que le « stress hydrique » se fait sentir, mais nous allons voir que ce n’est pas là que sévit la plus grande pauvreté.
Au milieu du XXIème siècle, que va-t-il se passer ? Tout d’abord, le changement climatique va modifier un peu cette répartition des pluies. Si globalement, il devrait pleuvoir plus, car l’augmentation de la température accélère l’évaporation et le cycle de l’eau, il est supposé (sans que cela soit encore tout à fait certain) qu’il pleuvrait plus dans la zone polaires et fraîches, également plus dans la zone tropicale, et moins dans la ceinture désertique. Quant à la zone tempérée, il pleuvrait plus dans sa partie Nord et moins dans sa partie Sud. Pour nous en France, c’est encore incertain, mais il devrait pleuvoir moins dans le Midi, et peut-être moins aussi à Paris, un peu plus dans la France du Nord. Ensuite, la population mondiale va encore beaucoup augmenter, passant de 6,7 milliards aujourd’hui à près de 9 milliards en 2050, répartis comme suit : Croissance (par rapport à l’an 2000) en Asie (+1,5 milliards, principalement en Inde), en Afrique (+1,2 milliards, principalement zone subsaharienne), en Amérique Latine (+210 millions), en Amérique du Nord (+130 millions), tandis que l’Europe décroîtrait un peu (-36 millions). On estime que 70% de cette population vivra en ville, contre 50% aujourd’hui.
Mais combien faut-il d’eau pour faire vivre tout ce monde ? En simplifiant beaucoup, et en faisant des moyennes mondiales pour l’an 2000, on compte qu’il faut environ 500 litres d’eau par an pour boire, 8.500 litres pour l’eau domestique de lavage (ce chiffre pouvant aller à 50.000 litres chez nous en France et jusqu’à 150.000 litres aux USA), 14.000 litres pour l’industrie, et 1,3 million de litres (je dis bien million !) pour se nourrir, dont 70% fournis directement par la pluie et 30% par l’irrigation. Ce chiffre de 1,3 million de litres pour se nourrir varie beaucoup en fonction du régime alimentaire, et va de 700.000 litres pour les plus pauvres à 5,5 millions de litres pour les plus riches ; en France, nous sommes à environ 1,7 million de litres. Ces chiffres comptabilisent non seulement l’eau pour faire pousser les graines, les légumes et les fruits que nous mangeons, mais aussi les graines et végétaux que nous donnons à manger aux animaux que nous utilisons, pour les produits laitiers et la boucherie. Pour fixer les idées, il faut 1000 litres d’eau pour produire un kilo de blé, mais 13.000 litres d’eau pour produire un kilo de viande de bœuf, compte tenu de toute la nourriture végétale que demandent les bovins … ! Les régimes alimentaires consommant beaucoup de viandes ou produits animaux seront donc très voraces en eau, en sol et en énergie pour la culture.
On voit donc qu’en moyenne, 96% de l’eau que nous consommons sert à nous nourrir. Mais regardons d’abord les inégalités d’accès à l’eau potable. Le premier problème, c’est d’avoir accès à une eau de bonne qualité pour boire, sans contamination par des germes pathogènes car, à part dans quelques cas exceptionnels, ce n’est pas la quantité d’eau qui manque, mais sa qualité. Les Nation Unies ont inscrits en 2000 dans les « Objectifs du Millénaire » de diviser par deux d’ici 2015 le nombre de personnes n’ayant pas accès à l’eau potable (estimé à 1,1 milliard d’individus), et accès à l’assainissement (2,6 milliards). Accès à l’eau potable ne veut pas nécessairement dire avoir un robinet chez soi (3 milliards n’en ont pas) mais avoir accès au moins à une borne fontaine non loin de son domicile ; de même l’assainissement peut être des latrines publiques, pas nécessairement le tout-à-l’égout. Apporter de l’eau potable sans du même coup assainir et drainer les eaux usées est une hérésie, qui engendre plus de maladies que n’a supprimé l’eau potable. Hélas, malgré de réels efforts consentis dans bon nombre de pays en développement, par manque de moyen (surtout), manque d’organisation (souvent) ou manque d’intérêt (un peu), cet objectif ne sera pas atteint en 2015, mais en 2040 pour l’eau et 2076 pour l’assainissement (Afrique Subsaharienne), 2042 et 2019 pour les Etats Arabes, contre 2018 environ en Asie pour les deux objectifs, le reste du Monde ayant a peu près réussis.
Les conséquences de la mauvaise qualité bactériologique de l’eau potable sont sévères : 5 milliards de cas de diarrhées par an dans le monde, 400 millions de personnes affectées en permanence, et 1,8 million de décès par an, principalement des enfants de moins de 7 ans. C’est la deuxième cause de mortalité au monde, après les maladies respiratoires (2 millions), et avant la malaria (900.000). Que faire ? D’abord mieux organiser, à l’échelle locale, les services de l’eau potable, puis aider à mettre en place les équipements nécessaires (tuyaux, stations de traitement), et enfin s’assurer qu’ils fonctionnent bien et que le budget de fonctionnement et de maintenance est collecté auprès des usagers pour assurer la continuité du service. En France, une loi dite « Oudin-Santini » passée en 2005 autorise les collectivités locales (municipalités, syndicat des eaux, agences de l’eau…) à affecter jusqu’à 1% de leur budget « eau et assainissement » à des actions d’aide internationale dans le domaine de l’eau. Cette faculté est hélas peu utilisée, il faut que chacun de nous agisse et fasse pression sur ses élus pour qu’ils l’utilisent, en passant des accords directement avec des collectivités locales des Pays du Sud, en bilatéral, c’est une façon en général efficace de faire faire des progrès.
Reste la nourriture. En 2008 (les chiffres de 2009 ne sont pas encore connus), il y avait selon la FAO un milliard de personnes sur terres sous-alimentées, pour moitié environ en Afrique subsaharienne et le reste en Asie (principalement Inde, Bangladesh et péninsule indochinoise). En 2003, ce chiffre n’était que de 850 millions, mais s’est mis à croître très rapidement avec la crise alimentaire 2006-2008, puis la crise financière actuelle. La situation actuelle est proprement inacceptable, avec une personne au monde sur sept sous-alimentée, avec des carences graves qui engendrent, chez les jeunes enfants qui en souffrent, des retards de croissance irréversibles les condamnant pour la vie à des déficiences physiques et intellectuelles sévères. Mais, remarquez-le, ces mal nourris ne sont pas dans la zone aride, mais dans la zone tropicale, où il pleut beaucoup ! Ce n’est donc pas l’eau qui est le facteur essentiel pour expliquer la sous-nutrition, c’est la pauvreté, le retard à la croissance économique, le retard à la mise en culture des terres, à l’amélioration des rendements et de la production agricoles, qui augmentent plus lentement que ne le fait la démographie. Les mal-nourris, ce sont le plus souvent des paysans pauvres, dont les cultures manuelles ne sont pas assez productives pour les nourrir, ou pour leur générer un revenu. En Afrique, c’est principalement l’absence d’engrais (trop chers à acheter) qui conduit à cette situation.
Dès aujourd’hui, certains pays du Monde n’arrivent pas à produire la nourriture dont ils ont besoin, par manque d’eau et de sols cultivables. Pour continuer à manger, ils importent donc ces aliments, généralement sous forme de céréales pour les hommes ou les animaux. On convertit ces quantités d’aliments importés en « eau virtuelle », c’est-à-dire la quantité d’eau qu’il a fallu utiliser pour produire les denrées importées. On aboutit, pour 2003, aux chiffres suivants : l’Afrique du Nord et le Moyen Orient importent en moyenne 32% de l’eau dont ils ont besoin pour vivre, sous forme d’aliments. L’Afrique subsaharienne, 12%, l’Asie 2%, la Russie et la CEI 2%, tandis que l’Amérique Latine exporte 11% de ce qu’elle produit, et les pays de l’OCDE 6%, ce qui équilibre le bilan des importations-exportations, au problème de la sous-nutrition près. Ces pays qui importent sont capables de le faire s’ils ont d’autres sources de revenus, par exemple activité industrielle, minière, pétrolière, ou tourisme. C’est le cas de la majorité des pays de la zone aride.
Que se passera-t-il en 2050 ? La France a produit, en 2009, un rapport prospectif très intéressant sur l’alimentation mondiale, Agrimonde, réalisé par l’INRA et le CIRAD. Il en ressort qu’il est possible de nourrir une planète de plus de 9 milliards d’habitants, mais qu’il faut pour cela augmenter les rendements, défricher des espaces nouveaux conquis sur les forêts tropicales, les savanes et les prairies, et accroître l’irrigation en construisant de nouveaux barrages. Le processus d’échange « d’eau virtuelle » décrit ci-dessus va nécessairement s’intensifier, et, suivant les scénarios, la zone aride dépendra de 50 à 60% de l’importation de nourriture pour boucler ses besoins, l’Afrique subsaharienne de 20 à 50%, l’Asie de 4 à 20%, tandis que l’Amérique Latine exportera entre 25 et 35% de sa production, l’OCDE 20 à 46%, et la Russie et CEI entre 10 et 70 %, sachant qu’environ 160 millions d’ha vont devenir cultivables dans la zone septentrionale (Sibérie et Canada) par dégel, et 110 millions d’ha seront perdus dans la zone aride. Pour que le système agricole mondial fonctionne, il faudra à la fois protéger les petits paysans de pays pauvres contre la concurrence de l’agriculture mécanisée, en les aidant à augmenter leur production, et d’autre part libéraliser et réguler les échanges du commerce mondial, pour permettre les achats aux meilleurs prix par les pays n’ayant pas assez de production propre pour se nourrir. On voit que l’eau sera l’un des éléments de cet équilibre mondial de la nourriture, les sols seront un autre élément encore plus important, qu’il faut préserver et conserver (restreindre l’urbanisation, protéger contre l’érosion et la salinisation), et enfin le maintien d’espaces naturels préservés et de la biodiversité sera une préoccupation essentielle.
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Références :
L’eau, un trésor en partage. G. de Marsily, Dunod, Paris, 2009
Agriculture et alimentations du monde en 2050 : Scénarios et défis pour un développement durable. Agrimonde, INRA-CIRAD, Paris, 2009
Démographie, climat et alimentation mondiale, Rapport de l’Académie des Sciences, à paraître, 2010.


